Rapports en Irak de

Trois journées de solidarité pour dénoncer
la violation des droits humains en Irak

14 mars 2004, Andréa Schmidt
Bagdad, Irak.

Durant la semaine précédant le premier «anniversaire » de l’invasion
états-unienne de l’Irak, des communautés se mobilisent à travers le monde
pour manifester de nouveau contre la guerre et l’occupation.

La semaine dernière, l’occupation s’est enfoncée ici en Irak encore plus
profondément dans le sol et dans le futur du pays. La constitution
intérimaire, connue sous le nom de Loi administrative transitoire, qui va
guider le passage du pouvoir à un gouvernement nommé en juin, a été signée
lundi par le Conseil de gouvernement intérimaire, après plusieurs faux
départs. Et malgré la transition à un gouvernement irakien en théorie «
souverain » – quoique non élu – au mois de juin, les États-Unis ont annoncé
qu’ils vont garder le contrôle militaire des forces de sécurité irakienne
pendant deux ans. Un général états-unien sera à la barre d’une force de
sécurité multinationale comprenant l’armée irakienne, et un autre général
états-unien sera à la tête de l’unité des opérations.

L’annonce est faite au moment où des organisations irakiennes et
internationales préparent «Trois journées de solidarité avec le peuple
irakien souffrant sous l’occupation », une série d’événements qui se
tiennent à Bagdad du mardi 16 mars au vendredi 19 mars. Le but est de
dénoncer les nombreuses violations des droits humains commises par les
forces d’occupation envers les Irakiens et les Irakiennes durant la dernière
année.

Les journées de solidarité se tiennent sous le slogan : « Après trois
décennies de violations des droits humains sous l’ancien régime, le peuple
irakien ne doit vraiment pas subir d’autres violations ! ». Ces journées
fournissent un forum aux individus qui ont vu leurs droits violées par les
forces d’occupation, ainsi qu’à leurs familles, pour venir raconter leur
histoire. Les histoires seront consignées par une équipe d’avocats en droits
humains, en vue de les soumettre éventuellement au Ministère des droits
humains irakiens et à la Commission des Nations Unies pour les Droits
Humains.

Quel genre d’histoires ? La semaine dernière, j’ai accompagné Paola et
Ismail, deux activistes des droits humains, lors d’une visite dans une ville
au Nord de Bagdad. Nous y avons rencontré deux familles ayant souffert
directement de la brutalité des forces d’occupation. Ismail Daoud travaille
avec l’Association pour la défense des droits humains en Irak, et Paola
Gasparoli est une internationale travaillant avec le centre Occupation
Watch. Ces deux organisations sont impliquées dans la mise en ouvre des
«Trois journées de solidarité ».

En janvier dernier, un rapport sur le processus de compensations de l’APC a
été rendu public. Selon ce rapport, les Irakiens et les Irakiennes qui ont
subi un vol, des dommages, des blessures ou la perte d’un proche aux mains
des forces d’occupation dans une «situation de non-combat » peuvent faire
une demande pour la restitution de leurs pertes. Le rapport décrit en
détails les genres de violations commises par les forces d’occupation. Le
voyage de la semaine dernière n’est pas nouveau pour Paola et Ismail. Ils en
ont fait d’autres de ce genre au cours des derniers mois – ce qui ne diminue
en rien la nature horrible des histoires racontées par les familles.

La première histoire se déroule comme suit : Une nuit à la fin de décembre,
les forces états-uniennes font exploser la porte de la maison familiale. Ils
tirent tout le monde du lit, sans laisser le temps à certaines femmes de
mettre leur hijab. Ils cherchent le frère aîné, qui est à Bagdad pour la
nuit. Ils jettent les deux jeunes frères et le père sur le sol, et sous la
menace des armes, leur ordonnent de dire où se trouve le frère. Ils battent
le père, qui est diabétique et souffre de problèmes cardiaques. Ils
saccagent la maison, jettent le Coran par terre et le piétinent au passage.
Finalement, ils arrêtent le frère du milieu et prennent la sour aînée en
otage, disant que celui qu’ils cherchent viendra sûrement s’ils arrêtent sa
sour.

Pendant sa détention, le frère est interrogé et torturé. Il gît sur le
plancher, et les soldats états-uniens lui piétinent la tête, et le battent à
plusieurs reprises. Au début, ils veulent savoir où se trouve son frère.
Puis ils veulent qu’il nomme des gens sur des photos qu’ils ont eux-mêmes
saisies dans la maison familiale – plusieurs personnes qu’il ne connaît pas
sur des photos prises avant sa naissance. Ils menacent de tuer ses sours s’
il ne coopère pas. Puis ils lui demandent de dénoncer ses amis. Finalement,
ils le torturent jusqu’à ce qu’il les mène à la maison d’un ami.

Trois jours plus tard, le frère aîné revient de Bagdad et, dès que le reste
de sa famille lui raconte ce qui s’est passé, il se rend à la station de
police où sont détenus son frère et sa sour. Sur place, les autorités ne l’
arrêtent pas et ne le questionnent que brièvement, même s’il constitue
clairement la cible de l’opération de recherche. Finalement, tous les trois
sont relâchés. Toutefois, à cause des coups reçus durant sa détention, le
jeune homme, qui a environ mon âge, est sourd de l’oreille gauche et a une
vision embrouillée de l’oil gauche.

La deuxième histoire est celle d’une famille pleurant le meurtre de son fils
par les forces d’occupation. Un soir de janvier, le fils revient d’une ville
voisine avec son cousin. La police irakienne arrête les deux jeunes hommes à
un poste de contrôle, les fouille puis leur dit d’avancer. Ils sont ensuite
arrêtés par des soldats états-uniens, qui d’abord les fouillent puis les
laissent partir, puis les arrêtent de nouveau et les amènent de force dans
leur véhicule armée. Près de la rivière, les soldats font sortir les deux
hommes du véhicule, et sous la menace des armes, les obligent à sauter dans
la rivière, sous le barrage, là où l’eau coule avec le plus d’intensité. Le
cousin est chanceux et s’agrippe à une branche qui lui sauve la vie. Le fils
se noie.

Sa famille retrouve le corps dans une petite rivière derrière le barrage.
Ils l’enterrent et vont demander une certaine justice à l’armée
états-unienne. Celle-ci nie catégoriquement qu’il y a eu meurtre ; leurs
soldats ne commettraient jamais de tels crimes. La famille affirme avoir des
témoins, et l’armée demande qu’une autopsie soit faite sur le corps de l’
homme. La famille reçoit du Conseil Islamique la permission d’exhumer le
corps de leur fils. Maintenant, ils attendent que les autorités d’occupation
fassent venir de Washington un docteur militaire états-unien, qui
semble-t-il, est le seul assez compétent pour examiner le corps.

Face à de telles histoires, la mauvaise foi des principes de base du
processus de compensation est tout à fait évidente. Comment un processus,
aussi «équitable » et accessible soit-il, pourrait-il compenser adéquatement
une famille pour la perte de son fils, ou un jeune homme pour le sacrifice
de son ouïe et de sa vue, ou une jeune femme pour le traumatisme d’avoir été
prise en otage pour tromper un de ses frères et manipuler l’autre ? Comment
un processus de compensation, même si c’était le meilleur et le plus
généreux, peut-il atténuer ou effacer l’injustice d’une occupation illégale
menée pour le pillage et la domination globale ? Pourtant, tel que souligné
dans le rapport de Paola et Ismail, le processus de compensation états-unien
est loin d’être juste ou généreux ; il ajoute l’insulte à l’injure. Naviguer
dans la bureaucratie est une expérience kafkaesque pour les Irakiens et les
Irakiennes. Ils la traversent souvent pour trouver en fin de compte un
«sourire bureaucratique » et le non-lieu de leurs requêtes sur la base que
les crimes ont été commis «dans une situation de combat » (vous trouverez un
lien vers le rapport complet en bas de cet article).

Des violations aussi énormes des droits fondamentaux sont perpétrées par les
forces d’occupation contre des détenus dans les centres de détention à
travers l’Irak. Le Christian Peacemaker Team en Irak a rédigé un rapport sur
le traitement inhumain des détenus irakiens par les forces d’occupation en
décembre 2003. A la fin de février, ils ont commencé une campagne de 40
jours, jeûnant et priant dans les places publiques de Bagdad et dans les
villes environnantes, dans le but de dénoncer ces violations et de demander
un traitement équitable pour tous les détenus : avoir accès à un avocat,
connaître les accusations retenues contre eux, avoir accès à sa famille, ne
pas subir la torture et l’abus physique et psychologique, avoir de l’eau et
un accès à des toilettes.

A chaque vigile de la Place Al-Tahrir à Bagdad, des centaines de personnes s
‘approchent des membres du CPT qui tiennent de grandes photos de détenus.
Certains viennent raconter l’histoire de leur propre détention, ou celle d’
un être cher. D’autres abordent les membres du CPT avec curiosité, leur
demandant pourquoi, en tant qu’étrangers et par surcroît en tant qu’
états-uniens, ils sont intéressés. Certains posent des questions difficiles,
des questions que le mouvement contre l’occupation doit prendre en
considération : « Où étiez-vous lorsque Saddam était au pouvoir ? »

Les « Trois journées de solidarité » sont structurées autour de ces
histoires, autour des questions touchant la compensation et la détention, et
l’obligation des forces d’occupation de fournir la sécurité à la population
civile, selon la convention de Genève. Jeudi, lors de la journée consacrée
aux droits des détenus, les familles seront invitées à se joindre à la
vigile du CPT, Place Al-Tahrir. Puis les familles, les supporters et les
membres des organisations participantes vont marcher de la place Al-Tahrir
jusqu’au quartier général de l’APC dans la Zone verte, pour demander un
traitement équitable de tous les détenus.

L’absurde insuffisance du slogan de la bannière en dit beaucoup sur
certaines réalités de l’occupation : Après trois décennies de violations des
droits humains sous l’ancien régime, le peuple irakien ne doit vraiment pas
subir d’autres violations !

Veuillez consulter les ressources suivantes pour une information plus
complète sur les questions de détention et de compensation en Irak occupé :

Rapport sur la détention et les détenus (Christian Peacemaker Team en Irak;
décembre 2003)
http://www.cpt.org/iraq/iraq.php

Justice pour les détenus: une entrevue avec Peggy Gish
du Christian Peacemaker Team en Irak (26 février 2004)
URL: http://www.radio4all.net/proginfo.php?id=8803
mp3: ftp://ftp.radio4all.net/pub/radio/20040228cpt.mp3

Rapport conjoint sur les victimes civiles et les requêtes liées
aux opérations E.U. (Occupation Watch et l’Association
Nationale de Défense des droits humains en Irak; Janvier 2004)
http://www.occupationwatch.org/downloads/compensationreport.pdf